¶ Notes · 2026-07
Le Livret A remonte à 1,7 %. L'occasion de regarder d'où vient vraiment un rendement
Le taux du Livret A passe à 1,7 % au 1er août 2026. Ce chiffre garanti par l'État dit, par contraste, quelque chose d'essentiel sur les rendements affichés par l'épargne crypto et la DeFi, et sur ce qu'une fiche produit honnête devrait montrer.
# Le Livret A remonte à 1,7 %. L'occasion de regarder d'où vient vraiment un rendement
Le 15 juillet 2026, la Banque de France a recommandé de relever le taux du Livret A, et le gouvernement a suivi. À compter du 1er août 2026, il passe de 1,5 % à 1,7 %. C'est la première hausse depuis 2023, après une longue série de baisses.
Un quart de point, ce n'est pas une révolution. Mais ce petit chiffre est l'un des plus intéressants qui soient pour qui construit des produits d'épargne, parce qu'il est garanti. Et une fois qu'on a compris ce que « garanti » veut dire ici, on regarde différemment tous les autres taux, à commencer par ceux, plus élevés, qu'affichent les produits d'épargne en crypto-actifs.
Première partie, ce que dit vraiment ce 1,7 %
Ce qu'est le Livret A
Le Livret A est le produit d'épargne le plus répandu en France, un compte sur livret ouvert dans presque toutes les banques. Trois caractéristiques le définissent. Il est garanti par l'État, c'est-à-dire que le capital déposé ne peut pas être perdu, du moins en euros, et nous verrons que la nuance a son importance. Il est liquide, l'argent est disponible à tout moment, sans délai ni pénalité. Et ses intérêts sont exonérés d'impôt et de prélèvements sociaux. Son plafond de dépôt est de 22 950 euros.
Pourquoi le taux bouge, et comment il est fixé
Le taux du Livret A n'est pas décidé à la main. Il découle d'une formule réglementaire, révisée deux fois par an, au 1er janvier et au 1er août. Cette formule combine, pour faire simple, deux ingrédients mesurés sur les six mois précédents: l'inflation (la hausse générale des prix) et un taux de référence à court terme de la zone euro, appelé l'€STR (le coût auquel les banques empruntent au jour le jour, non seulement entre elles mais auprès d'un large éventail d'acteurs financiers). Le taux du Livret A vise, grosso modo, la moyenne des deux.
La Banque de France calcule le résultat et le recommande, le ministre de l'Économie le valide. Le gouverneur peut proposer d'écarter la formule dans des circonstances exceptionnelles, mais la logique reste celle d'un taux qui suit l'inflation et le loyer de l'argent. Si le taux remonte au 1er août 2026, c'est donc mécaniquement que ces deux ingrédients ont cessé de baisser.
D'où vient concrètement ce rendement, et qui le paie
Reste la question la plus importante, celle qu'on oublie presque toujours de poser: pourquoi le Livret A rapporte-t-il quoi que ce soit ? Un compte ne fabrique pas d'intérêt tout seul. S'il rapporte, c'est que l'argent déposé ne dort pas, il est mis au travail.
Le circuit est le suivant. Une large partie de la collecte, environ 60 %, est centralisée à la Caisse des Dépôts, un établissement public, dans ce qu'on appelle le fonds d'épargne. Celui-ci prête cet argent sur le long terme, avant tout aux organismes de logement social et aux collectivités locales, pour construire et rénover. Le reste de la collecte demeure au bilan des banques, qui s'en servent comme d'une ressource bon marché pour financer leurs propres crédits.
Ces prêts et ces placements rapportent des intérêts, et c'est là qu'est la véritable source du rendement. Les intérêts payés par les emprunteurs, bailleurs sociaux et collectivités, ainsi que le produit des placements, financent ensemble trois choses: votre 1,7 %, la commission versée aux banques qui collectent l'épargne, et la gestion du dispositif. Ce que vous touchez est la part qui vous revient de ce que votre argent a rapporté ailleurs. Un rouage est particulièrement élégant: les prêts au logement social sont indexés sur le taux du Livret A lui-même, de sorte que lorsque votre rémunération monte, le coût pour ces emprunteurs monte aussi, ce qui préserve l'équilibre du système. Ce rouage a toutefois un revers: la même hausse qui réjouit l'épargnant renchérit la dette des bailleurs sociaux, et peut donc freiner la construction de logements. Un taux du Livret A qui monte est une bonne nouvelle pour vous, une facture plus lourde pour le logement social.
Deux précisions referment le sujet. D'abord, pourquoi 1,7 % précisément, et non ce que rapportent réellement ces prêts ? Parce que ce taux n'est pas le reflet mécanique du rendement des actifs, c'est un taux administré, un compromis politique entre deux objectifs: protéger l'épargnant contre l'inflation, et garder cet argent assez peu cher pour financer le logement social. Ensuite, le point qui referme la boucle: si ces revenus ne suffisaient pas à couvrir votre rémunération, c'est la garantie de l'État qui prendrait le relais. Le capital n'est donc pas sans risque parce que l'argent resterait au chaud, il travaille bel et bien. Il est sans risque parce que l'État se tient derrière lui.
Ce que ça implique, concrètement
Pour l'épargnant, l'effet est direct: à partir du 1er août, 10 000 euros placés rapportent 170 euros par an au lieu de 150, nets de tout impôt. Le même mouvement s'applique au LDDS (Livret de développement durable et solidaire), dont le taux est identique et passe aussi à 1,7 %. Le LEP (Livret d'épargne populaire), réservé aux ménages sous conditions de revenus, reste lui à 2,5 %, un taux volontairement maintenu au-dessus de la formule pour protéger les épargnants les plus modestes.
Un mot, enfin, sur le seul vrai risque que porte le Livret A: l'inflation. Votre capital est garanti en euros, pas en pouvoir d'achat. Si les prix augmentent de plus de 1,7 % par an, votre argent est protégé nominalement, mais il s'appauvrit réellement. C'est le pendant exact du risque que nous allons voir côté crypto: là où un produit crypto peut vous faire perdre en capital, le Livret A peut vous faire perdre, silencieusement, en pouvoir d'achat. Aucun rendement, nulle part, n'est jamais totalement gratuit.
Retenez ce point, car c'est lui qui rend la comparaison suivante éclairante: le 1,7 % du Livret A rémunère un dépôt garanti, sans risque de contrepartie. Vous savez d'où vient le rendement, et vous savez qui le garantit.
Deuxième partie, le corollaire du côté des crypto-actifs
Face à ce 1,7 %, une partie de l'épargne numérique met en avant des rendements bien supérieurs. La question de praticien n'est pas « est-ce que ça rapporte plus », c'est d'où vient ce rendement, et quel risque il porte. C'est précisément là, dans les produits de rendement en finance régulée que j'ai construits, que se joue l'honnêteté d'une fiche produit.
Le stablecoin ne paie pas d'intérêt, et c'est la loi
Commençons par le support le plus courant de ces produits, le stablecoin. C'est un crypto-actif conçu pour valoir en permanence une unité d'une monnaie officielle, le plus souvent un dollar ou un euro. Un stablecoin bien construit vaut toujours à peu près un euro, contrairement au Bitcoin dont le prix varie fortement. Un mot de prudence tout de suite: « stablecoin régulé » ne veut pas dire « tous les stablecoins ». Le plus gros de tous, l'USDT, n'est pas conforme à MiCA et a été retiré des plateformes régulées de l'Union européenne. D'autres, comme l'USDC ou l'euro EURC de Circle, s'y sont au contraire mis en conformité. Le paysage est donc mixte, et le mot « régulé » ne se présume jamais: il se vérifie, émetteur par émetteur.
Voici ce que beaucoup ignorent: un stablecoin régulé n'a pas le droit de vous verser d'intérêt. En Europe, le règlement MiCA (Markets in Crypto-Assets, le cadre qui encadre les crypto-actifs dans l'Union européenne depuis 2024) l'interdit explicitement à l'émetteur pour les jetons de monnaie électronique (les « e-money tokens », ou EMT), c'est son article 50. Aux États-Unis, le GENIUS Act adopté en 2025 pose la même interdiction pour les stablecoins de paiement, à sa section 4(a)(11).
La conséquence est décisive. Si un produit vous propose un rendement « sur des stablecoins », ce rendement ne vient jamais du stablecoin lui-même. Il vient d'une couche séparée, ajoutée par-dessus: quelqu'un prend vos stablecoins et en fait quelque chose qui, lui, rapporte. C'est cette couche, et pas le taux affiché, qu'il faut regarder.
Un point juridique referme la démonstration, et c'est le cœur du sujet: cette interdiction ne vise que l'émetteur du stablecoin et les plateformes qui le distribuent, pas les tiers. Rien n'empêche une autre société, ou un affilié, de bâtir un produit de rendement autour du stablecoin. C'est très exactement l'espace où vit le rendement affiché, et ce n'est pas un hasard. Aux États-Unis, le régulateur bancaire, l'OCC, a d'ailleurs proposé en septembre 2025 d'étendre l'interdiction aux tiers et aux affiliés: la preuve que la faille est réelle, et disputée.
Ce que « quelqu'un en fait quelque chose » veut dire
Deux grandes familles produisent ce rendement.
La première est la finance centralisée (souvent abrégée CeFi), une société qui détient vos fonds et les prête à des emprunteurs, ou les place, pour vous reverser une partie du gain. Vous lui faites confiance comme à une banque, sauf qu'elle n'offre ni la garantie de l'État ni, le plus souvent, la même surveillance.
La seconde est la finance décentralisée (la DeFi), un ensemble de services financiers fournis non par une société mais par des contrats intelligents (« smart contracts »), des programmes autonomes qui tournent sur une blockchain et exécutent seuls les règles convenues, sans banque au milieu. Vos fonds sont par exemple prêtés automatiquement à d'autres utilisateurs, et les intérêts qu'ils paient font votre rendement.
Alors qui met votre argent au travail, et comment ? Le rendement d'un produit crypto vient toujours de la même chose: quelqu'un prend un risque avec votre argent. Les formes, elles, changent et se multiplient. Aujourd'hui, ce peut être prêter à des traders qui veulent du levier, encaisser ce qu'ils paient pour tenir leurs positions sur les marchés de contrats à terme, se faire payer en jetons fraîchement émis, ou reverser le rendement de bons du Trésor. Demain, ce sera autre chose. Mais l'invariant ne bouge pas: à chaque fois, un risque est pris, et c'est lui que votre rendement rémunère. La seule question utile n'est pas la liste des mécanismes, c'est: lequel, et quel risque il vous fait porter.
Et c'est là que le parallèle avec le Livret A prend tout son sens. Là aussi, votre argent est mis au travail. La différence n'est pas là. Elle tient à qui emprunte votre argent, à la solidité de cet emprunteur, et au fait que personne, ici, ne garantit votre capital.
Les trois risques qui n'apparaissent presque jamais dans la même police que le pourcentage
- Le risque de contrepartie: le risque que celui à qui vos fonds ont été confiés, société ou protocole, ne puisse pas vous rembourser. Sur un Livret A, cette contrepartie est l'État. Sur un produit crypto, c'est une entreprise privée ou un programme informatique.
- Le risque de liquidité: la possibilité de ne pas pouvoir récupérer vos fonds immédiatement, parce qu'ils sont prêtés, bloqués, ou parce que trop de gens veulent sortir en même temps. Le Livret A, lui, est disponible à tout instant.
- Le risque de décrochage, le fameux dépeg: le moment où un stablecoin cesse de valoir la parité qu'il promet. Deux cas sont à distinguer. Les stablecoins algorithmiques, non adossés à de vraies réserves, peuvent s'effondrer: en mai 2022, TerraUSD et son jeton frère LUNA ont détruit environ 45 milliards de dollars de valeur en quelques jours, la confiance ayant suffi à se retourner. C'est précisément ce modèle que MiCA et le GENIUS Act interdisent désormais, en imposant un adossement à 100 % en réserves liquides. Mais, et c'est le point clé, même un stablecoin régulé et adossé 1 pour 1 peut décrocher: en mars 2023, l'USDC est tombé à environ 0,87 dollar quand il est apparu qu'une part de ses réserves, pourtant bien réelles, était bloquée dans une banque américaine en faillite, la Silicon Valley Bank. Il a retrouvé sa parité une fois la banque secourue. L'adossement à 100 % supprime le risque d'effondrement algorithmique, pas celui de réserves logées au mauvais endroit, ni celui d'une panique de retraits. La garantie déplace le risque, elle ne l'efface pas.
Aucun de ces trois risques ne pèse sur le 1,7 % du Livret A. Il porte le sien, l'inflation, mais pas ceux-là. Tous, en revanche, pèsent à des degrés divers sur un rendement crypto supérieur. Le supplément de taux n'est pas un cadeau, c'est la rémunération de ces risques.
Ce qu'une fiche produit honnête devrait afficher
Ma conviction, forgée en construisant ces produits, est simple. Un rendement affiché sans son risque n'est pas une information, c'est une publicité. Une fiche produit honnête montrerait le risque dans la même taille de caractères que le pourcentage: d'où vient le rendement, qui est la contrepartie, ce qu'il advient si elle fait défaut, et si le capital est garanti ou non.
Le Livret A, avec son 1,7 % modeste et garanti, n'est pas « mieux » qu'un produit crypto. Il est simplement lisible: on sait exactement ce qu'on a. Cette lisibilité n'est d'ailleurs pas le monopole du produit d'État. Certains émetteurs régulés publient aujourd'hui des réserves auditées et des attestations mensuelles, parfois plus claires que ne l'est, pour l'épargnant moyen, le circuit du fonds d'épargne du Livret A. Mais elle reste ce qu'il faut exiger, pas ce qu'on observe par défaut. C'est ce niveau de lisibilité, plus que le niveau de taux, que l'épargne numérique doit atteindre pour mériter la confiance qu'elle demande.
Et vous, quand on vous propose un rendement, est-ce qu'on vous montre d'où il vient ?
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Sources
- Taux du Livret A relevé à 1,7 % au 1er août 2026 (contre 1,5 % depuis le 1er février), recommandation de la Banque de France du 15 juillet 2026: service-public.gouv.fr, La finance pour tous.
- Circuit du Livret A, formule de fixation, centralisation d'environ 60 % à la Caisse des Dépôts et financement du logement social: economie.gouv.fr, le circuit du Livret A.
- Interdiction de rémunérer les détenteurs de stablecoins: règlement MiCA (UE) 2023/1114, article 50 pour les jetons de monnaie électronique; GENIUS Act 2025, section 4(a)(11) pour les stablecoins de paiement aux États-Unis. Proposition de l'OCC d'étendre l'interdiction aux tiers, septembre 2025: Federal Register.
- Effondrement du stablecoin algorithmique TerraUSD, mai 2022, environ 45 milliards de dollars de valeur détruite (TerraUSD et LUNA): Bitstamp, Terra network collapse.
- Décrochage de l'USDC, mars 2023, environ 3,3 milliards de dollars de réserves bloqués à la Silicon Valley Bank, chute à environ 0,87 dollar puis retour à la parité: CNBC, Réserve fédérale américaine, analyse.